Penser l’avenir écologique avec la science-fiction

13 09 2013

Anthropocène. Un mot dont on va probablement entendre de plus en plus parler. Le terme, qui déborde maintenant les milieux scientifiques qui l’ont promu, est censé signaler l’entrée récente (à l’échelle temporelle de la planète) dans une ère géologique nouvelle, où l’espèce humaine est devenue une force capable d’altérer l’ensemble du système terrestre. Et, au surplus, à un rythme qui paraît sans précédent dans le déroulement des temps géologiques. Peut-être même vers un basculement irrémédiable, comme le craignent les spécialistes qui étudient ces processus (par exemple dans un article collectif de la revue Nature qui avait fait débat après sa sortie : « Approaching a state shift in Earth’s biosphere », Nature, vol. 486, 07 June 2012, pp. 52–58).

7 secondes pour devenir un aigleComment penser les enjeux liés à l’entrée dans cette nouvelle ère ? Comme pour d’autres enjeux collectifs ayant des résonances politiques, je défends l’idée que la science-fiction peut y aider. Autrement dit, elle peut aussi être un moyen de penser les conditions de l’habitabilité terrestre et la responsabilité de l’espèce humaine dans le devenir écologique de la planète. J’ai essayé de le montrer dans un texte (intitulé « Et la science-fiction entra elle aussi dans l’anthropocène… ») qui vient de sortir en postface à Sept secondes pour devenir un aigle, recueil de nouvelles de Thomas Day aux Éditions du Bélial. La démonstration du texte est effectivement sous-tendue par une hypothèse forte : pour toutes les œuvres à venir qui prétendront représenter le devenir de l’humanité, les environnements, les milieux écologiques, les substrats biologiques ne pourront plus être un simple décor. J’en profite d’ailleurs pour conseiller le recueil lui-même, qui est le produit d’un auteur vraiment original dans la science-fiction française (et plusieurs fois primé pour cela). Une novella du recueil (« Ethologie-du-tigre ») est en accès gratuit jusqu’à la fin du mois pour en juger. Les Éditions du Bélial sont au surplus une maison indépendante qui essaye de faire un travail de qualité et qui mérite d’être soutenue pour cela.

Pour ce qui touche l’avenir de la Terre, la science-fiction semble être devenue majoritairement pessimiste ou alarmiste. Il reste néanmoins quelques parcelles qui maintiennent quelques formes d’espérances. C’est aussi ce que j’essaierai de montrer prochainement lors d’une journée d’étude sur l’utopie (la deuxième d’une série sur « Les lieux du non-lieu ») organisée le 19 septembre par le Centre de sociologie des pratiques et des représentations politiques de l’Université Paris 7. D’où le titre de cette présentation à venir : « Penser les espérances écologiques avec la science-fiction » (dont le texte sera, comme d’autres, mis dans la rubrique Communications).

affiche_utopiales 2013Qui dit science-fiction et utopies dit forcément aussi Utopiales, célèbre festival international de science-fiction qui se déroule chaque année à Nantes.  Cette année, les « Autre(s) monde(s) » sont le thème de la 14e édition. Une autre occasion de revenir sur ces thématiques écologiques, puisque je serai modérateur sur différentes tables rondes. Une première, le samedi 2 novembre, posera la question d’« un nouveau contrat social entre la planète et l’humanité », avec Andreas Eschbach (l’auteur d’En panne sèche, le récit d’un monde devant faire face à la raréfaction des ressources pétrolières), Jeanne-A Debats, Thomas Day (déjà présenté) et Jean-Pierre Andrevon (l’auteur de l’émouvant Le monde enfin). Une autre, le dimanche 3 novembre, portera sur « L’écologie globale dans la science-fiction », avec les auteurs Danielle Martinigol, Claude Ecken, Jean-Marc Ligny. Des œuvres magistrales comme Dune de Frank Herbert viennent à l’esprit, mais d’autres seront à évoquer.

Dans une autre session le vendredi 1er novembre, je discuterai avec l’architecte belge Vincent Callebaut sur les « utopies vertes » (on peut aussi l’écouter défendre sa vision ici en podcast). L’affiche du festival reprend un des ses projets, Hydrogenase, espèce de gros aéronef multifonctions et autosuffisant en énergie (grâce à du « bio-hydrogène » produit à partir de micro-algues). Une autre des utopies architecturales qui l’a fait connaître est Dragonfly, projet de ferme verticale, à la fois lieu de vie et lieu de production censé aider à nourrir une ville en rassemblant culture et élevage dans un même immeuble. Une espèce d’alliance donc entre la recherche d’un urbanisme « durable » et les promesses supposées des « nouvelles technologies ». Et presque l’inversion d’une ancienne utopie : mettre en quelque sorte cette fois-ci la campagne dans la ville. Mais dans une forme technologisée qui ne va pas sans questions : ce sera probablement l’un des points de la discussion.

Pour rester dans les enjeux éthiques et politiques à venir, j’interviendrai dans deux autres tables rondes le samedi 2 novembre. L’une (avec les auteurs Thierry Di Rollo, Philippe Squarzoni, Jean-Marc Ligny) traitera du « totalitarisme écologique », terme fort et provocateur, et ce sera peut-être l’occasion de sortir des radotages des Pascal Bruckner et consorts pour passer à des analyses moins réductrices et moins grossières (par exemple en s’intéressant plutôt aux processus de gouvernementalisation). L’autre aura pour thème « Ressources limitées et démocraties » (avec Gérard Klein et Alain Damasio) et fera probablement écho à la précédente : comment les contraintes qui s’annoncent vont-elles pouvoir être gérées collectivement, sans recréer de nouvelles formes d’inégalités et de domination ?

Et il y aura aussi une occasion de reparler de la Culture de Iain M. Banks dans une table ronde le jeudi 31 octobre, davantage cette fois sous l’angle de l’utopie technologique. Difficile en effet de ne pas consacrer une forme d’hommage à son œuvre après son décès il y a quelques mois.

Si, après tout ça, je n’arrive pas à convaincre de l’intérêt potentiel de la science-fiction pour penser les questions écologiques, je ne sais pas ce qu’il faudra faire de plus…





Sur le retour du partage et son intérêt écologique

27 08 2013

La réduction des pressions environnementales peut aussi trouver un autre type de levier dans les dynamiques diffuses qui marquent une réactivation de l’idée de partage. Le principal lien justificatif peut paraître logique : lorsque des biens sont partagés, le nombre d’unités utilisées peut être réduit et donc des ressources peuvent être économisées. Or, dans les représentations comme dans les pratiques, le partage bénéficie de conditions qui tendent à nouveau à le favoriser. L’option du partage peut se renforcer en profitant d’un moindre intérêt pour la possession, notamment lorsqu’il apparaît peu pertinent d’acheter des produits au bout du compte peu utilisés. Le partage peut être alors une manière non marchande d’accéder à certains biens. De fait, s’il s’agit de satisfaire certains besoins, la préoccupation peut être plutôt de pouvoir utiliser ces biens, pas forcément de les posséder. L’« économie de fonctionnalité » repose aussi sur cette hypothèse, mais dans la perspective de vendre un service plutôt qu’un produit. Cette solution commerciale n’est toutefois pas la seule possible. Des sites Internet de plus en plus nombreux permettent d’organiser des formes de troc (pour des objets du quotidien ou pour des services) ou de prêt (par exemple pour du matériel de puériculture dans le cas de www.bebepartage.com ).

Pour certains observateurs, ces phénomènes signalent le développement d’une « économie du partage ». Celle-ci bénéficie non seulement des possibilités de relations à distance rendues possibles grâce à Internet, mais aussi des souhaits de relocalisation et des effets de la récession économique depuis 2008 sur les budgets des ménages[1]. Dans sa version médiée par les NTIC, cette  « économie du partage » n’est d’ailleurs pas sans susciter les appétits financiers de certains acteurs qui espèrent également pouvoir en tirer des revenus (par exemple lorsque les sites ou les plates-formes gagnent en audience et que leur popularité devient monnayable).

Share or DieLa logique du partage est aussi promue de manière militante. Elle inspire un mouvement qui a trouvé avec Internet un moyen de diffuser sa cause en lui donnant une touche de modernité. C’est le cas avec des magazines en ligne comme Ouishare (www.ouishare.net) ou Shareable (http://www.shareable.net/), qui agrègent aussi des formes de communautés et essayent de s’organiser en réseau. Dans cette même veine, cette logique est aussi saisie comme un moyen de faire évoluer l’ordre économique, avec l’appui supposé possible des jeunes générations, à l’image de la vision défendue dans l’ouvrage collectif Share or Die: Voices of the Get Lost Generation in the Age of Crisis (dirigé par des animateurs de Shareable)[2]. Il suffit de parcourir le web pour avoir l’impression que tout semble partageable, du moyen de transport au terrain à cultiver, des appareils domestiques aux outils professionnels. Le réseau Freecycle, lancé aux États-Unis mais maintenant réparti à travers le monde sous forme de groupes locaux, pousse même la logique jusqu’au don en permettant de céder gratuitement les objets encore utilisables dont certains souhaitent se séparer. Une partie de la visée est écologique et en réaction au modèle de la « société de consommation » : « Notre but est de libérer les espaces naturels d’objets abandonnés bien qu’encore utiles. En utilisant ce que nous avons déjà sur cette planète, nous réduisons le consumérisme à outrance, la production de masse, et en réduisons l’impact nocif sur la planète. Un autre avantage à utiliser Freecycle est qu’il nous incite à nous défaire d’acquisitions compulsives dont nous n’avons plus usage et encourage chacun à adopter une attitude communautaire »[3]. Par une plateforme sur Internet permettant la mise en relation, le transfert des objets est censé se faire localement pour éviter les inconvénients écologiques liés au transport, et accessoirement aider à développer le lien social. Sur un principe voisin, le site allemand www.foodsharing.de vise à mettre en relation des particuliers ou des professionnels ayant des surplus de produits alimentaires avec des utilisateurs potentiels. L’échange doit être gratuit, dans une logique qui ne vise pas simplement à réduire les gaspillages, mais aussi à restaurer les relations de partage rattachables au besoin de manger.

Des pièces supplémentaires pour une transition écologique ? À analyser davantage en tout cas et on y reviendra probablement.


[1] Cf. Rachel Botsman and Roo Rogers, What’s Mine Is Yours. The Rise of Collaborative Consumption, New York, HarperBusiness, 2010.

[2] Malcolm Harris with Neal Gorenflo (eds), Share or Die. Voices of the Get Lost Generation in the Age of Crisis, Gabriola Island, New Society Publishers, 2012.

[3] http://fr.freecycle.org/accueil/, consulté le 29 janvier 2013.





Degrowth from a transitional perspective

20 08 2013

ESA 2013Paper to be presented at the
European Sociological Association 11th Conference
in Turin
(Panel “Practices of Transformation Beyond Growth and Paths of Transition”),
31st August 2013.


Abstract:

Broadly speaking, the theme of “sustainable degrowth”, as an alternative collective project, has mostly been presented and justified as a new common horizon allowing populations to find solutions to current challenges concerning ecological sustainability and human living conditions. However, if it is a question of moving from one state to another one with different characteristics, the problem will be to find a transition. For this project to be credible, a process of reflection should be undertaken about such a transition that would allow a movement towards a “sustainable degrowth”, and notably about the manner and modalities of this transformation. From this point of view, while it is a question of turning away from paths considered to be harmful, propositions about “degrowth” suffer from not truly being linked to a theory of change. And yet, this theory appears to be essential to conceive the conditions to which this type of vast project could apply. As a starting point for moving forward, three foci of reflection are suggested, which prove to be determining factors because they also correspond to realms of confrontation that such a project would be faced with in the present world:

- the relationship with dominant values which largely influences the conditions of the diffusion and acceptance of ideas;

- the capacities of generalizing (counter-)practices and of facilitating the accumulation of alternative experiences;

- the possibilities of reducing structural constraints thanks to the coordination and networking of existing initiatives.

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Rappelé par la Culture

9 07 2013

L’interview qui suit est parue sur le site actusf.com. Elle fait suite à la disparition du romancier écossais Iain Banks et, au-delà de l’hommage posthume, propose en quelque sorte une courte introduction à son œuvre en science-fiction. Une manière également de montrer comment la réflexion académique et la pensée politique peuvent être stimulées et nourries par des œuvres littéraires marquantes.

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Actusf : Qu’est-ce qui pour vous caractérise l’écriture de Iain Banks ? Et qu’est-ce qui vous intéressait chez lui ?

Je n’ai lu que Iain M. Banks, donc l’auteur de science-fiction, et pas l’auteur de littérature plus générale (puisque le M servait à marquer la distinction). J’y suis venu à un moment où je cherchais une plus grande densité d’idées dans la littérature de science-fiction. Je suis un enseignant en science politique et la dimension politique m’intéresse forcément dans cette littérature. Et de ce point de vue, l’univers imaginé par Iain M. Banks, outre le plaisir de lecture, s’avère plutôt stimulant. Ses écrits sont une espèce d’îlot dans un genre et un imaginaire qui semblaient être devenus majoritairement pessimistes. Avec en plus chez lui une touche d’ironie et une certaine capacité de recul dans la manière de traiter les thèmes de ses livres.
J’avais pris son œuvre comme un moyen de réfléchir à un enjeu qui me semblait insuffisamment travaillé : celui de la place croissante de machines de plus en plus évoluées dans ce qu’est devenu notre monde, à savoir un monde largement technologisé, numérisé, automatisé. Mais s’agissant des implications, l’originalité d’Iain M. Banks paraissait être de les avoir déroulées de manière plutôt optimiste, en en faisant autre chose que la énième dystopie d’une domination ou d’un asservissement par les machines.
D’où un article que j’avais écrit à partir de ses différents textes sur la Culture et qui tentait un petit exercice de pensée politique, ou de théorie politique comme on dit aussi chez mes collègues (Cf. « Artificial intelligences and political organization: an exploration based on the science fiction work of Iain M. Banks », Technology in Society, vol. 34, n° 1, 2012).


Parlons de la Culture, qui est son œuvre maîtresse. Qu’est-ce que ce cycle ? Et pourquoi est-il intéressant ?

La Culture est la grande civilisation galactique qui sert d’arrière-plan, de cadre à une série de romans et de nouvelles et à laquelle il était apparemment beaucoup attaché. C’est une civilisation hyper-avancée, expansive mais bienveillante, puisqu’elle a la prétention d’amener d’autres civilisations plus grossières vers des formes plus éclairées. Vue de notre époque, on peut se demander si une civilisation, même dans un futur très lointain, pourrait connaître un stade encore plus évolué. Par comparaison, la Culture semble avoir dépassé une bonne part des problèmes dont souffre l’humanité d’aujourd’hui. Son avancée technologique a fait disparaître toutes les raretés matérielles et permet des existences vouées à l’hédonisme. Grâce au travail des machines, l’exploitation des humains n’a plus lieu d’être. Les inégalités et les discriminations sont absentes des relations entre toutes les espèces présentes en son sein : humains, non-humains, machines intelligentes…
Chez Iain M. Banks, dans sa série sur la Culture, l’imaginaire technique se combine ainsi avec un imaginaire politique, dans une formulation qui s’écarte du pessimisme. C’est pour cela que j’avais parlé de « techno-politique » en essayant d’y spécifier quelques traits relativement originaux.


Pourquoi ce cycle a renouvelé le space opera ? Quelle est sa place dans la science fiction ?

L’étiquette space opera est probablement réductrice. Les intrigues ne se réduisent pas à de l’aventure spatiale. Un des romans, Inversions, décrit par exemple un monde sortant de la féodalité, où l’esprit attentif pourra repérer les tentatives d’interventions de la Culture, mais sans que celle-ci soit formellement mentionnée.
InversionsUne des forces de Iain M. Banks a été d’avoir réussi à mettre ensemble une diversité de thèmes présents dans la science-fiction et de les avoir tissés dans la vision d’une forme très évoluée de civilisation. Dans leurs bases, les romans et nouvelles de la Culture s’articulent autour d’enjeux de géopolitique à l’échelle galactique. De l’astropolitique donc, pourrait-on dire aussi, avec tous les dilemmes, toutes les ruses et tous les coups tordus possibles à cette échelle. Le degré d’avancement très poussé de la civilisation mise en scène permet d’ajouter des subtilités, pour partie déjà explorées dans d’autres veines : la modification des corps, le prolongement de la vie jusqu’à la quasi-immortalité, la possibilité de régulation des humeurs par toutes sortes de drogues, les univers virtuels, etc.


Quels en sont les épisodes les plus importants selon vous ?

Je suis rentré dans la Culture par L’homme des jeux et, rétrospectivement, je crois que c’est le meilleur choix. Du point de vue politique, le livre, le deuxième dans l’univers de la Culture, offre une hypothèse amusante : celle du jeu comme modalité de sélection et de constitution d’une élite dirigeante. C’est même pour cette raison que des intelligences artificielles de la Culture vont chercher à manipuler un joueur mercenaire pour essayer de prendre la direction d’un empire brutal dont l’organisation politique est régie par le jeu.
C’est d’ailleurs souvent le principe de ces romans. Les protagonistes utilisés ou employés par la Culture pour ses missions plus ou moins régulières (de l’espionnage à la diplomatie, en passant par les différentes formes possibles de manipulation) proviennent souvent de ses marges, ce qui permet d’en donner des visions contrastées, de montrer les critiques et les méfiances qu’elle peut subir, d’expliquer les inimitiés qu’elle rencontre. Chaque roman est en quelque sorte une manière de voir ce qui se passe aux frontières de la Culture et d’en percevoir les fragilités, derrière son apparence d’idéal.
On peut bien sûr lire les livres de la série dans n’importe quel ordre. L’édition du roman Trames en français est du reste intéressante pour l’article à vocation explicative qui est repris à la fin, en appendice, et qui permet une présentation d’ensemble de la Culture et de ses principaux traits (langue, organisation, etc.).


Comment la Culture est-il construite politiquement parlant ?

On pourrait créditer Iain M. Banks d’une innovation dans la typologie des régimes politiques. Avec la Culture, il a inventé ce qu’on pourrait appeler l’anarchie assistée par ordinateur. À ceux qui douteraient qu’une collectivité anarchiste puisse fonctionner, il offre ainsi une réponse. Avec certes la technique et une trajectoire particulière d’évolution machinique comme forme d’appuis.
Dans la Culture, les intelligences artificielles ont en effet un rôle central et incontournable. Elles peuvent d’ailleurs prendre un grand nombre de formes, pas forcément d’apparence humanoïde. Elles peuvent être dans l’infrastructure matérielle, comme dans les orbitales. Elles peuvent être des vaisseaux spatiaux. Elles peuvent être aussi des drones de taille humaine et ayant leur caractère propre. Avec des intelligences artificielles présentes partout, les modalités de décision collective ne peuvent plus être les mêmes que celles où n’interviennent que des humains. Dont on peut d’ailleurs se demander, en lisant l’auteur, s’ils participent encore vraiment aux décisions les plus importantes ou les plus stratégiques.
En tout cas, du point de vue de l’organisation politique et par rapport à la résonance anarchisante, le schéma paraît relativement original. J’aurais d’ailleurs bien aimé savoir plus précisément quelles ont pu être ses sources d’inspiration politiques et s’il avait lu des auteurs de référence. Trop tard malheureusement… (PS : quelques indices, néanmoins, sur le blog de son ami Ken MacLeod)


Y a-t-il une recherche de l’Utopie chez Banks ?

Je ne pense pas qu’on puisse le dire de cette manière, ou qu’utopie soit le bon terme. Il n’y a en tout cas chez lui pas de prétention à proposer un modèle. Ce serait plus l’esquisse d’un horizon, qui peut certes attirer par l’idéal qu’il peut représenter. À quoi peut ressembler une civilisation où l’automatisation est massive, mais où l’humain ne devient pas pour autant obsolète ? Où la machine devient libératrice, en déchargeant des tâches les plus ingrates mais en permettant aussi à la collectivité de profiter des gains ainsi assurés ? Mais du point de vue des humains, une société est-elle encore désirable si leur libre arbitre est quelque peu influencé et orienté par des entités qui peuvent s’estimer supérieures ?
Une forme de guerreDifficile également de parler d’utopie, parce que la Culture n’est pas sans ambiguïtés. Elle est une civilisation pacifique, mais qui est prête à se défendre si besoin, n’hésitant pas à recourir à la force si elle est la dernière option envisageable. Même bienveillant, l’interventionnisme forcené de la Culture peut aussi finir par ressembler à un impérialisme. À quelles conditions peut-elle continuer sans trahir ses idéaux et ses valeurs ? Ou alors avec quelles concessions et quelles justifications ?


Quels sont les autres romans les plus marquants ?

Les auteurs qui réussissent à faire une carrière littéraire dans différents genres ne sont pas les plus fréquents. Iain Banks avait commencé en dehors de la science-fiction, avec Le seigneur des guêpes. Il a fait des incursions dans d’autres genres, par exemple le roman policier avec Un homme de glace. En écossais non dénué d’opportunisme, il a même consacré un livre au whisky, sous la forme d’un voyage à la rencontre de ses lieux de production.
Ce sera d’ailleurs une question intéressante de suivre ce qui restera de son œuvre au fil des années : seulement la partie sur la Culture (sachant que d’autres de ses écrits en science-fiction se situaient en dehors de cet univers) ? J’aurais presque tendance à faire ce pari, compte tenu des accroches qu’il a su lui associer.


Vous avez signé un article sur Actusf sur les Mentaux de la Culture. Y a-t-il d’autres axes de recherches à explorer dans son œuvre ?

Comme je l’expliquais, l’angle que j’avais adopté était plutôt politique, ou philosophico-politique. Mais on pourrait aussi reprendre le thème du rôle des intelligences artificielles sous l’angle de l’éthique, où des réflexions intéressantes sont d’ailleurs en train de se développer sur le rapport aux machines et sur ce qui peut leur être délégué : tuer par exemple, de manière plus ou moins autonome, si on se réfère à la tendance montante à l’usage de drones sur des terrains qui ne sont plus strictement militaires. Ou gérer des infrastructures, comme des immeubles par exemple, en orientant les comportements de leurs habitants, par d’habiles régulations techniques, sans qu’ils s’en rendent forcément compte. Comme sur les orbitales de la Culture donc, d’une certaine manière.
Il y a bien sûr aussi les réflexions sur les formes de conscience que pourraient éventuellement développer des machines très évoluées. Dans la Culture, il est aussi « naturel » de discuter avec une machine dotée d’une intelligence artificielle qu’avec un humain. Tuer une intelligence artificielle est assimilé à un meurtre.
D’autres principes ou valeurs de la Culture peuvent être aussi tentants à explorer comme hypothèses philosophiques. La réalisation de principes hédonistes signifie-t-elle une émancipation du travail ? Nécessairement ? Par exemple, les vaisseaux de la Culture pourraient très bien se passer d’humains pour leur fonctionnement, mais certains gardent pourtant un équipage, humains et machines y trouvant finalement chacun un intérêt ou une manière d’animer une longue existence.
Les capacités biologiques offertes avec un tel avancement technologique pourraient amener encore d’autres questions. Par exemple dans la lignée de celles sur la « post-humanité » pour ce qui touche à la modification des corps. Que devient la « nature » humaine s’il est possible de changer plusieurs fois de sexe au cours de sa vie, comme cela se fait couramment dans la Culture ? Certains, les esprits les plus ouverts à ce type d’expérience, pourraient y discerner une manière de prendre conscience de la condition de l’autre sexe, et peut-être verra-t-on cette hypothèse essentiellement littéraire rapprochée de certaines réflexions dans les gender studies, celles sur la façon dont les questions de sexualité sont travaillées par les évolutions culturelles et même techniques.
On aurait pu prendre d’autres idées proposées au fil des romans d’Iain M. Banks… Mais, comme toujours avec les auteurs qui paraissent mourir trop tôt, on en est réduit à regretter que tout un réservoir d’imagination ait ainsi disparu prématurément.





Sur le retour de l’idée de communs et ses possibles applications

24 06 2013

Qu’est-il encore possible de faire face à l’accumulation des problèmes écologiques ? Cette accumulation peut être prise comme une des manifestations de l’épuisement du système économique actuel et du modèle qui le sous-tend. Malgré ces défaillances de plus en plus difficiles à ignorer, ce modèle est souvent présenté comme n’ayant pas d’alternative ; les solutions seraient forcément à trouver dans ce cadre.

Des pistes de réflexion nouvelles ou différentes, il peut pourtant y en avoir beaucoup à creuser. L’idée de « transition écologique » est de plus en plus présente dans les discussions autour des enjeux environnementaux. Plutôt que de l’envisager à travers un prisme institutionnel ou technocratique (par l’« économie verte » par exemple), on peut prendre aussi cette idée « par le bas ». À partir d’une réflexion plus large, je vais avoir bientôt l’occasion d’y revenir lors d’une Journée d’études « Environnement et question sociale », qui vise à rassembler des réflexions sur les possibilités de conversion écologique des modes de vie (le 28 juin, à l’Observatoire Sociologique du Changement, qui fournit le programme de cette journée en ligne).

Prenons un des exemples, l’idée de communs, que j’aborderai dans ma présentation (téléchargeable en fichier pdf).

Cette idée suscite depuis quelques années un intérêt renouvelé dans des milieux intellectuels et militants. Elle a été remise en avant et retravaillée comme voie de répartition des ressources et d’accès partagé. Différents courants théoriques, alimentés par des auteurs comme Antonio Negri[1], David Bollier[2] et Peter Linebaugh[3], l’ont prise comme point d’appui pour nourrir ou relancer la critique contre des formes expansives, diffuses et continues de privatisation et de marchandisation. De manière moins critique, elle a aussi été utilisée dans la lignée de réflexions comme celle d’Elinor Ostrom (« prix Nobel » d’économie en 2009) pour faire réapparaître un modèle propre d’organisation sociale qui avait eu tendance à être négligé. La pensée des communs propose de dépasser la séparation binaire entre public et privé, pour retrouver un système où la régulation du collectif, notamment pour les aspects distributifs, ne serait pas simplement soumise à des déterminants strictement individualistes plus ou moins contrebalancés par des formes d’encadrements étatiques. Sans être forcément reprise de manière aussi conceptualisée, cette approche infuse également dans des pratiques qui essayent de s’orienter vers des logiques alternatives aux systèmes hiérarchiques centralisés et aux transactions marchandes. L’idée de communs sert de base plus ou moins intuitive à des formes de luttes et de résistance[4], qui s’expriment par exemple sur les fronts et les terrains de l’écologie (contre la privatisation de l’eau ou d’autres ressources naturelles), de la culture, des productions intellectuelles et connaissances. La préservation de communs tend dans ces mobilisations être perçue comme un enjeu politique.

Green GovernanceDans cette ligne de réflexion, les communs désignent une ressource qui est partagée par un groupe humain[5]. Leur prise en compte correspond à une action consciente et volontaire et elle engage la participation d’acteurs multiples. La définition avancée par Burns H. Weston (University of Iowa) et David Bollier (Commons Strategies Group) insiste sur ces dimensions : « By “commons” (as in “commons-based”) we mean, in a broad sense, a kind of social and moral economy or governance system of a participatory community of “commoners” (sometimes the general public or civil society, sometimes a distinct group) that uses and directly or indirectly stewards designated natural resources or societal creations in trust for future generations »[6].

Si les communs suscitent une attention renouvelée, c’est aussi parce qu’ils apparaissent comme une manière possible de ressaisir la nécessité de trouver des dispositifs pour gérer les contraintes écologiques. Plus précisément, ce schéma d’appréhension est une manière de redonner une forme de liaison entre les collectivités et leur environnement proche ou lointain, autrement dit de les rendre plus sensibles aux phénomènes de dégradation et de les inciter à chercher les moyens d’action pour éviter les conséquences indésirables et rester sur des trajectoires « soutenables ». Dans ce type de perspective, l’environnement n’est plus réduit à une marchandise à consommer[7]; il suppose plutôt des formes collectives de prise en charge.

Les promoteurs de l’idée de communs lui attachent une force d’inspiration par le sens dont elle est porteuse, avec ses connotations de mutualité, d’attention, de responsabilités à construire ensemble. Le commun engage un autre rapport au monde. Il suppose de quitter la passivité. La perspective des communs offre ainsi un cadre pour pouvoir développer une rationalité propre, fondée sur des logiques d’engagement qui ne sont pas pour autant des logiques d’appropriation.

La préservation du substrat naturel et sa perception comme patrimoine limité sont essentielles dans la perspective des communs. Ce qui est produit ou géré comme commun ne rentre pas dans le circuit des marchandises. Ce type de biens est davantage destiné au partage, qui lui-même peut servir à enclencher les coopérations qui permettront d’entretenir et de reproduire ce commun. Les cas dans lesquels a pu fonctionner une gestion en commun de ressources limitées s’avèrent nombreux si l’on se réfère aux littératures historiques et anthropologiques[8]. Les travaux d’Elinor Ostrom et ceux réalisés dans son sillage ont permis de montrer de surcroît que, contrairement à certains préjugés courants, ces formes de partage n’ont pas forcément à craindre les critiques quant à leur efficience. La mise en commun des ressources est en outre une manière de prendre de la distance avec des logiques productivistes.

Nourriture à partagerEncore actuellement, cette recherche du commun (ré)apparaît dans des activités locales et dans des mobilisations en forme de résistances. Dans un registre militant, David Bollier avait par exemple défendu l’esprit des jardins communautaires, leur reconquête des espaces urbains délaissés et la forme d’économie du don qu’ils avaient réussi à réinstaller à New York[9]. Des initiatives comme Incredible Edible (les « incroyables comestibles » dans la version française) sont en train d’essaimer à partir du principe des potagers collectifs lancé dans la petite ville anglaise de Todmorden en 2008. Maintenant structurées en France en coordinations nationale et régionales, revendiquant une « démarche participative citoyenne »[10], elles apparaissent comme un effort pour essayer de retrouver ces communs, en l’occurrence en plantant des fruits et légumes dans des espaces accessibles à n’importe qui et donc disponibles gratuitement. L’idée peut être, en ville, de « remplacer chaque arbre mort par un arbre fruitier »[11] ou de planter dans n’importe quel bac récupéré. La rétribution attendue n’est pas commerciale et le pari est fait que chaque personne peut être raisonnable dans ce qu’elle va récolter.

Cette forme de préoccupation pour une nourriture pouvant à nouveau être produite localement à partir de principes simples (des arbres fruitiers dans les espaces extérieurs plutôt que des arbres d’ornement, etc.) est également présente dans le mouvement des « villes en transition » lorsqu’il met en avant l’idée de résilience pour l’appliquer à un contexte local[12]. Sur les espaces ainsi ouverts, c’est une remise en communs qui s’effectue et qui peut d’ailleurs prendre aussi la forme de jardins et vergers partagés : avec cet esprit de partage, cette activité collective redonne en effet aux populations un accès direct à des productions qui peuvent être autant de ressources alimentaires.


[1] Plutôt du côté philosophique. De manière synthétique, voir par exemple Judith Revel et Antonio Negri, « Inventer le commun des hommes », Multitudes, 4/2007 (n° 31), pp. 5-10. URL : www.cairn.info/revue-multitudes-2007-4-page-5.htm

[2] Voir par exemple son premier livre Silent Theft. The Private Plunder of Our Common Wealth, New York, Routledge, 2002.

[3] Sous un angle plus historique. Cf. The Magna Carta Manifesto. Liberties and Commons for All, Berkeley, University of California Press, 2009.

[4] C’est l’interprétation que la journaliste militante Naomi Klein fait des actions des mouvements anti-globalisation depuis les années 1990. Cf. « Reclaiming the Commons », New Left Review, 9, May-June 2001, http://newleftreview.org/II/9/naomi-klein-reclaiming-the-commons

[5] Sachant que les manières de définir et de concevoir ces communs peuvent être aussi l’enjeu de luttes discursives et qu’il n’y a donc pas forcément de définition consensuelle. Cf. Josée Johnston, « Who Cares about the Commons? », Capitalism Nature Socialism, vol. 14, n° 4, December 2003, notamment p. 22-26.

[6] Burns H. Weston, David Bollier, Green Governance. Ecological Survival, Human Rights, and the Law of the Commons, Cambridge, Cambridge University Press, 2013, p. xix, note 21.

[7] Facteur qui peut être vu comme une cause majeure de sa dégradation. Cf. Peter Dickens, Society and Nature. Changing Our Environment, Changing Ourselves, Cambridge, Polity, 2004.

[8] Cf. Jonathan Rowe, « The Parallel Economy of the Commons », in The Worldwatch Institute, State of the World 2008. Innovations for a Sustainable Economy, New York, W. W. Norton, 2008, pp. 138-150, http://www.worldwatch.org/files/pdf/SOW08_chapter_10.pdf

[9] « The Cornucopia of the Commons », yes!, June 30, 2001, http://www.yesmagazine.org/issues/reclaiming-the-commons/the-cornucopia-of-the-commons

[11] Cité dans Aline Leclerc, « Légumes en accès libre, nouvelle idée solidaire », Le Monde, 27 décembre 2012, p. 9.

[12] Cf. Luc Semal & Mathilde Szuba, « Évaluer la résilience ? », Silence, n° 385, décembre 2010, p. 9-11.





La Culture est orpheline, mais une part d’utopie restera…

9 06 2013

Triste nouvelle que d’apprendre le décès d’un auteur apprécié.

Iain (M.) Banks avait récemment annoncé un cancer en phase terminale et la fin sera malheureusement arrivée rapidement.

Restera une œuvre puissante et inspiratrice. Une des rares parcelles d’utopie dans une science-fiction qui semblait être devenue majoritairement pessimiste. Une œuvre stimulante, pas seulement au plan littéraire, et que j’avais effectivement prise comme un moyen de réfléchir à un enjeu qui me semblait insuffisamment travaillé : celui de la place croissante de machines de plus en plus évoluées dans ce qu’est devenu notre monde, à savoir un monde largement technologisé, numérisé, automatisé.

Il avait imaginé la Culture, une civilisation galactique hyper-avancée, expansive mais bienveillante, et, puisque les créations littéraires peuvent survivre à leurs auteurs, l’exploration de cet univers subtil pourra au moins se poursuivre… Besoin de guides ? Facile : suivez par exemple les Mentaux ! Mais à la manière de Banks : avec une nuance d’ironie et en étant conscients de ce que vous leur déléguez…





Zombieland universitaire ?

6 05 2013

Zombies in the Academy (sous-titré Living Death in Higher Education) est un livre collectif qui vient apparemment de sortir, croisé parmi des lectures multiples. Curieux au premier abord, le rapprochement qui lui sert de trame, à bien y regarder, peut apparaître assez pertinent, ou au moins donne de quoi stimuler la réflexion, en l’occurrence sur un certain nombre d’évolutions dans le système universitaire et sur des tendances qui s’avèrent diffuses à l’échelle internationale.

Zombies in the AcademyCe dernier serait-il donc envahi par les zombies ? Toute vie véritable aurait-elle ainsi quitté les campus et été remplacée par une espèce d’état intermédiaire au-delà ou en-deçà de la mort ? Peut-être pas. Pas complètement au moins, mais d’autres symptômes sont repérables. La métaphore apporte alors un éclairage différent sur les pratiques en vigueur et en développement dans le monde académique et universitaire. Les missions de l’université ont muté. La bureaucratisation a tendance à vider les énergies individuelles, notamment cette bureaucratisation liée au culte contagieux de l’évaluation (des chercheurs, des laboratoires, des diplômes, des établissements, etc.). Pour les chercheurs, les règles qui prévalent ressemblent de plus en plus souvent à celles de la compétition pour la survie (Publish or perish !), indexée de surcroît à des indicateurs chiffrant leur taux de publication et de citation. Les cloisonnements disciplinaires sclérosants (malgré les discours trompeurs sur l’interdisciplinarité) empêchent de voir les évolutions du monde, et s’aventurer aux marges de sa discipline suppose de ne pas accorder d’attention aux considérations de carrière (mieux vaut avancer sans trop dévier). La précarisation affecte une part importante du personnel, y compris pédagogique, dont l’existence se trouve d’autant fragilisée. Les méthodes d’enseignement restent quasiment les mêmes bien qu’elles ne soient probablement plus adaptées à l’époque. Même la loi LRU du début de la présidence Sarkozy (Loi relative aux libertés et responsabilités des universités du 10 août 2007), loi qui était censée être morte, continue à vivre, sous une forme prolongée, malgré les promesses électorales et un changement de majorité gouvernementale.

La contagion peut-elle être enrayée ? Le corps universitaire est-il condamné à la nécrose et à la décomposition ? Il va peut-être falloir regarder les zombies différemment. À moins d’en être déjà un…








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