Ceci est un billet de blog publié par la journaliste Alice Coffin, spécialiste médias et membre de Prenons la Une depuis le lancement. Il a été reproduit intégralement.
Alice Coffin : A la parution de «La complainte du mâle aimé» signée Luc Le Vaillant, dans Libération, j’ai souhaité interroger Johan Hufnagel, le directeur de la rédaction.
Ce ne sont pas les portraits, les chroniques de Le Vaillant qui m’intéressent. C’est le fait que Libération
les publie tout en dénonçant régulièrement en une les comportements et
structures sexistes de tous ordres. Ces articles signés Luc Le Vaillant,
chef du service Portraits, ou certaines prises de position de Laurent Joffrin,
directeur du journal, aux points de vue surplombants sur tout ce qui
n’est pas homme ou blanc, ne font pas oublier les autres engagements du
journal. C’est pire, ils les invalident. Comment afficher que le
sexisme tue, pourrit tous les rapports humains, et publier des textes
qui, par ce qu’ils drainent d’imaginaire collectif sur ce système de
domination, contribuent à le propager?
Les réponses de Johan Hufnagel sont issues d’un entretien dont le cadre et les modalités figurent en fin d’article.
Alice Coffin : Pour commencer, un point de précision. Quels sont les statuts
des chroniques de Luc Le Vaillant. Vous ne les découvrez pas après
publication ?
Johan Hufnagel : Non. Elles sont volontairement placées dans la rubrique Idées, relues
par la cheffe de ce service, Cécile Daumas, puis par la direction de la
rédaction. Il y a des journalistes de la rédaction qui ont une
chronique hebdomadaire : Luc Le Vaillant, Laurent Joffrin, Mathieu
Lindon.
Trois hommes…
Effectivement. Ce qui est écrit dans les pages Idées ne reflète pas
la position du journal. Position par ailleurs compliquée à définir. Deux
exemples historiques montrent que la question de la ligne n’est pas
simple à Libération. Lors de la première guerre du Golfe, il y a
deux lignes qui s’opposent en interne sur l’entrée de la France dans la
coalition internationale contre Saddam Hussein. Il y a même eu un vote.
Il y a, à nouveau, eu une très grosse division, et un affichage public
des désaccords au moment du référendum sur le traitement constitutionnel
européen en 2005.
Il me semble que le sexisme et le racisme ne sont pas des sujets sur lesquels il est besoin de voter. Libération
publie d’ailleurs régulièrement des enquêtes, des reportages, des
témoignages qui attestent que le viol, le harcèlement sexiste, la
domination masculine en général, est un système aux conséquences
gravissimes. Quelle cohérence y-a-t-il à héberger dans le même temps des
textes qui tendent à moquer ces conséquences, quand ils ne font pas
directement preuve de sexisme. Comment à la fois dénoncer et contribuer à
la perpétuation de systèmes de domination?
Parce que, de façon générale, il est important que les pages Idées
reflètent des opinions extrêmement diverses. On peut y croiser Alain
Duhamel, Laurent Joffrin et pourquoi pas Alain Finkielkraut. Nous devons
rester un espace de dialogue. Libération est un journal
d’opinion, pas un journal militant. En ce qui concerne la rédaction, il y
a deux endroits où elle peut s’exprimer de façon polémique. La page
éditos et les chroniques. Si on transformait les journaux en espaces
complètement militants, alors dans un journal, toutes les sensibilités
ne pourraient pas être représentées. Cela me semble très important que Libération reste un endroit d’échanges, et représente l’ensemble des sensibilités du journal.
Je ne comprends pas les délimitations entre journalisme et
militantisme, surtout sur des sujets comme le sexisme ou le racisme.
D’autres journaux assument très bien d’avoir un engagement
anti-féministe total. Ils ne vont pas tout à coup publier une chronique
girl power. Invoquer pour justifier la publication des articles de Luc
Le Vaillant, le souci de ne pas étouffer certaines sensibilités, me
semble grotesque. Le positionnement de Luc Le Vaillant n’est pas très
original. C’est la voix dominante qu’on entend partout en France. Cette
représentation très binaire et figée des hommes et des femmes a tout
loisir de s’exprimer dans d’innombrables espaces médiatiques et de
pouvoir. Est-ce vraiment utile que Libération consacre une partie de ses pages et de sa masse salariale à reproduire ce discours qu’on entend déjà partout ?
Mais c’est la position dominante ailleurs. Ce n’est pas en revanche,
la position dominante au sein du journal et il faut que les gens qui la
représentent à Libé puissent s’exprimer. Pour moi la diversité
d’opinions dans un journal fait autant partie de Libération que la volonté de se battre sur les sujets liés au genre, au féminisme. Mais, oui, je vois bien ce qui gêne les militants.
Cela gêne aussi parce que vous semblez sous-estimer
l’importance des médias dans les processus visant à invisibiliser la
parole de celles et ceux qui ne sont pas des hommes blancs hétéros de
soixante ans. Le sexisme, le racisme, l’homophobie, ne sont pas des
opinions et les médias ont un rôle primordial sur ces sujets. Encore une
fois, si Libération pointe dans des dossiers la nécessité
absolue de faire changer certaines donnes dans la société, pourquoi en
même temps publier des articles qui renforcent ces processus de
domination ?
Je n’ai pas la réponse à cela. Je pense que c’est le seul quotidien
qui traite ces questions-là de manière extrêmement engagées. Je
comprends que cela puisse apparaître comme un coup de canif dans le
contrat. Mais on ne change pas la ligne d’un journal du jour au
lendemain.
Dans ce cas, c’est autre chose. Soit ces textes sont publiés
car il est important que toutes les opinions s’expriment au sein du
journal, soit, en fait, c’est sous la contrainte, parce que c’est
compliqué de faire fi des écrits de journalistes présents à Libération depuis longtemps ?
C’est un vrai mélange des deux. Si on pouvait éviter ce genre de bad
buzz, on s’en porterait pas plus mal. Mais je refuse d’être un censeur
d’opinion. La chronique de Luc sur la femme voilée du métro
a suscité une très grande violence en interne. Il y avait une vraie
rupture. J’ai dit mon mécontentement aussi. Mais on est une équipe, un
journal. Donc on ne peut pas se désolidariser. Ni prendre le lecteur à
témoin de nos divisions. Même si c’est important de le mettre au courant
des désaccords. Ce que j’ai fait également au sujet d’un article sur l’homophobie dans le foot. Il fallait une mise au point pour dire que la ligne du journal était plus ouverte que cela.
Sur la dernière chronique, il n’y a pas eu de réactions
publiques des journalistes. Il a été demandé de ne rien dire à ce
sujet ?
Non, pas du tout. Par ailleurs, je crois que ce que voulait dire Luc
dans sa chronique, c’est que comme il y a eu l’affaire Cantat en 2003,
l’affaire DSK en 2011, il y a l’affaire Beaupin. Ce sont trois moments
symboliques dans la société française qui vont faire que les hommes
prennent conscience que les choses changent, que les accusations
extrêmement graves contre Denis Baupin vont amener une remise en cause
de la domination. Pour moi, cela n’a pas été compris. Ensuite, il y a
des choses avec lesquelles je ne suis pas d’accord. Notamment ce qui
tourne autour de la question de la vengeance. En plus, et c’est le
problème des éditorialistes, quand on ne maîtrise pas assez un sujet, on
se laisse déborder non par l’émotion mais par un sentiment personnel,
qui va être soit mal perçu, soit mal compris, soit mal interprété. Mais
il ne faut pas voir Luc comme quelqu’un de raciste ou sexiste. Il a un
côté très provocateur.
Je crois, moi, que ces chroniques ont été très bien comprises
car, encore une fois, elles reproduisent un discours très courant, et
aisément identifiable par celles et ceux qui le subissent. Parler de
provocation sur ces sujets est compliqué. Je me pose plutôt la question
du profit que Libération tire des nombreuses réactions
provoqués par ces textes-là. Faire du buzz, du marketing sur le dos du
féminisme, est devenu très prisé par les médias, les publicitaires, les
politiques.
Ce n’est absolument pas du positionnement marketing. Encore une fois,
je préfèrerais vraiment qu’on puisse s’en passer. Quand un sujet de ce
type monte en France, je me dis, qu’il va encore y avoir des gens pour
attendre sur Twitter l’article de Luc, qu’il va y avoir un bad buzz et
je souhaiterais l’éviter. A l’avenir, ce serait peut-être bien qu’il
travaille sur d’autres sujets.
Sauf que Luc Le Vaillant n’est pas un cas isolé. Tu as évoqué
l’article sur l’homophobie dans le football. Et puis, surtout, il y a
Laurent Joffrin, qui incarne comme beaucoup d’autres patrons de médias,
et je le dis pour avoir régulièrement eu affaire à ses réactions,
notamment dans le cadre d’actions de La Barbe, le paternalisme et la condescendance envers les femmes et les féministes, et charrie dans certains textes tout un impensé colonial. Je me doute que tu ne peux pas agréer à ce que je dis sur Laurent Joffrin.
Non, mais tu es en droit de penser et écrire ce que tu veux. Oui, en revanche, l’édito de Laurent Joffrin au moment de la publication du dossier sur les nouveaux anti racistes a soulevé les mêmes enjeux. Cela allait à l’encontre d’une sensibilité de la rédaction. Mais encore une fois, Libération
est un journal qui a toujours représenté ces différentes sensibilités
de gauche. C’est un journal générationnellement très ancré dans un
moment de l’histoire. La question est : Libération doit-t-il
rester un journal générationnel ou dépasser la génération 68arde ? Moi
je suis modestement comme beaucoup de gens un peu entre les deux. On se
prend dans la gueule aujourd’hui un certain nombre de questions non
résolues par la gauche française de cette génération sur le genre, le
racisme. Et oui, Laurent est de cette génération-là. Libération
devient aussi le laboratoire de cette gauche-là, dans lequel il y a
encore des gens comme Luc Le Vaillant et Laurent Joffrin. C’est
important que ce laboratoire existe et que toutes les sensibilités y
soient représentées.
Autre comparaison entre Libération et la gauche : certaines électrices et électeurs, lectrices et lecteurs se sentent dupé.e.s. Comment les socialistes ou Libération
peuvent-ils prétendre jouer la carte du féminisme, de l’anti racisme,
ou de la lutte contre l’homophobie, s’ils n’envoient pas des vrais coups
de massue contre ces mécanismes.
Les choses bougent. Par rapport à mon arrivée, la rédaction a rajeuni
de dix ans. Cela veut dire que des combats, des réflexions, des acquis
sont entrés au journal. Mais il y a encore beaucoup de boulot. La
question de la diversité ethnique une question que Libération
n’a jamais réussi à régler et qui va être une urgence de demain. La
question de la diversité des parcours aussi. Et, oui, ce serait plus
simple si on avait une ligne.
Cet entretien s’est déroulé jeudi 26 mai 2016 et a duré une
heure. J’avais prévenu qu’il ne serait pas publié dans un autre média,
mais sur un blog personnel, ou si Prenons la Une le souhaitait sur le
tumblr de ce collectif de femmes journalistes dont je suis membre. Johan
Hufnagel connaissait aussi mon appartenance au groupe d’action
féministe La Barbe, à l’AJL (Association des journalistes LGBT), ou aux Dégommeuses
qui se sont déjà, sur ce sujet ou d’autres, opposées à Libération. La
retranscription de cette interview n’en est pas une. L’ordre de
certaines questions a été déplacé afin de garantir la meilleure lecture
possible. J’ai conservé le tutoiement, puisque sans du tout nous côtoyer
avec Johan Hufnagel, c’est la forme de conjugaison que nous utilisons
dans nos contacts professionnels. J’ai ajouté des noms de famille aux
seuls prénoms parfois utilisés par Johan Hufnaguel. Il est, comme je le
lui ai précisé, tout à fait libre de préciser certains de ses propos, si
je les avais mal retranscrits, ou si il estime nécessaire de les
expliciter.
Passer au-dessus d’un salarié pour s’adresser à sa hiérarchie me
posait problème. J’ai demandé à Johan Hufnagel si Luc Le Vaillant était
au courant de cette interview, il m’a dit qu’il le serait. L’objectif
n’est pas ici de publier un article en rubrique médias sur le
fonctionnement de la rédaction de Libération, au regard de la chronique
« La complainte du mâle aimé » et de quelques autres. Il aurait fallu
sinon interroger les principaux intéressés. J’ai, moi, choisi de donner
la parole à une personne, le directeur de la rédaction, pour répondre
aux colères et interrogations suscitées par cette chronique et d’autres.
Le fond de mon questionnement porte sur la responsabilité de la presse,
la conscience que devraient avoir les médias de leur capacité à
consolider les systèmes de domination, en particulier les médias qui
prétendent vouloir les mettre à bas.
Cette responsabilité de la presse, cette conscience de ses pouvoirs, passent par une écoute de celles et ceux que nos écrits blessent. Si
une personne, un groupe de personnes, dit avoir été meurtrie par une
publication, cela appelle une réponse. C’est d’ailleurs après avoir vu
sur Twitter une responsable d’EELV écrire au sujet de la chronique de
Luc Le Vaillant « Dur de lire cela après avoir témoigné »
que j’ai souhaité questionner la direction de Libération. La volonté
affichée par Johan Hufnagel de répondre aux heurts et colères suscitées
par des écrits de Libération est, que l’on soit ou pas convaincu par ses
réponses, un gage de conscience de ces enjeux.