Si le ciel n’a laissé passer à minuit que deux ou trois flocons

Cher Pierre,

Si le ciel n’a laissé passer à minuit que deux ou trois flocons, la neige tombe généreusement à un peu plus de 6 heures, lorsqu’Oscar met le nez dehors ; il grogne et flaire une piste fraîche dans le creux du ruisseau. On monte jusqu’à la Mussilly comme souvent le mardi, pas le temps d’aller ailleurs. De longues grumes d’épicéas, que la neige enveloppe et arrondit par une ombre inversée, bordent à droite et à gauche le boulevard qui mène à la Moille-aux-Blanc.

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On ne distingue, de la lisière du bois, que le réverbère du Tilleul, celui de la Goille, les néons des cuisines des paysans et des salles de bains des lève-tôt. Du côté de Mézières et de Carrouge, des braises couvent sous les cendres. Je croise au retour, devant chez Didier, les filles qui partent à l’école ; Arthur et Sandra les suivent.

Les chasse-neige et les saleuses ont passé, on avance au pas sur la route de Berne ; celle du golfe est dangereuse et les habitués roulent vite. Dans la cour du collège une nuée de petits élèves attendent la sonnerie ; on ne peut s’empêcher de penser à ces paysages d’hiver que les Flamands ont si souvent peints aux XVIème et XVIIème siècles, où l’on voit tout un peuple d’enfants surpris dans leurs jeux, patins au pieds et boules de neige à la main, presque vivants. Mais dans l’encadrement de la fenêtre, les enfants semblent aujourd’hui immobiles ; ils avancent comme des vieux, considèrent avec circonspection cette matière froide et blanche avec laquelle, à l’intérieur du périmètre de l’établissement scolaire, ils n’ont pas l’autorisation de jouer, qu’ils touchent cependant du bout des doigts, avec sur le dos un sac si lourd qu’ils sont nombreux à craindre, s’ils se baissent, de ne pas pouvoir se relever. Côté jardin, les villas sont plongées dans une brouille épaisse et leurs toits recouverts de neige font de ce quartier bien connu un lieu presque irréel, un décor de cinéma.

J’enchaîne quatre périodes sans lever la tête ; les élèves sont studieux mais ne sont pas prêts à accepter de se pencher sur ce qu’ils ne comprennent pas, ce qui leur échappe, ce qui leur résiste, ce sans quoi ils ne seraient pas là. La cour est à nouveau noire de monde à midi, le sel et l’obstination des concierges auront eu raison de la neige et de la glace, le bitume est à nouveau roi, les rêves se sont envolés. Il neige pourtant, les flocons dansent bien serrés, demain il faudra recommencer.

Deux pommes, une poire et deux mandarines à midi, je fais brièvement le point avec un collègue sur le certificat de juin prochain, puis termine avec les élèves de 10G la lecture d’une courte nouvelle de Mary Higgins Clark. Je remonte au Riau, aperçoit une voiture sur le toit en face du golfe, elle est bonne pour la casse ; le jeune conducteur, peu fier, m’indique de continuer lorsque je ralentis pour lui proposer mon aide. Je réaccélère jusqu’au Riau ; l’aurochs sur le crépi du hangar à 2CV, les pieds dans la neige, a fière allure, je le photographie.

Sandra arrive à la maison une dizaine de minutes plus tard, on va faire un tour avec Oscar qui se régale ; le blanc a tourné au bleu-banquise et le givre laissé par le brouillard en se retirant a recouvert de paillettes les os mis à nu des feuillus. J’écris ces notes, tandis que Lili étudie l’ouïe avec sa mère dont j’admire, comme au premier jour, la patience et la générosité.

Il fait nuit noire dans les combles

Cher Pierre,
Il fait nuit noire dans les combles, j’ignore quelle heure il est, renonce à m’en inquiéter mais aussi à me rendormir ; je parviens à rester sur les bords du sommeil sans m’aggriper, flotte entre deux eaux une demi-heure, une heure peut-être, j’ai peine à mesurer cette dérive immobile. Lorsque le réveil sonne, j’ai déjà la tête à moitié dehors, mais sans cette impression d’avoir été arraché de ma nuit.

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Début janvier, on ne voit pas encore l’allongement des jours mais on s’en approche et chacun le sait, on est de l’autre côté et le vent a tourné. J’entends des bruits aux quatre coins de la maison : Sandra me rejoint à la cuisine, je croise Louise dans les escaliers, Lili regrette qu’il n’y ait plus de fenêtres à ouvrir chaque matin à son calendrier de l’Avent. Dehors tout est bouché.

C’est jour de rentrée, les essuie-glace chassent en un seul aller et retour la fine couche de neige qui s’est déposée sur le pare-brise, la route de Berne est d’huile noire. Je photocopie quelques papiers avant l’arrivée des élèves à qui je trace les grandes lignes de cette seconde partie de l’année, avec au bout le certificat, les Éoliennes et l’ascension du Stromboli. Je me retrouve à midi sans effort ni maux de tête.

Midi à la salle des maîtres, tout est en place, les discussions, les habitudes et le cortège arc-en-ciel des tupperware, j’en prends acte. Plus de place au Central autour de la table des menteurs, occupée par une dizaine de cols blancs ; je trouve une place à l’opposé, mange en feuilletant les journaux locaux, avec un peu d’ennui et la tristesse de ne pas trouver un éditorial iconoclaste, un poème de plein air ou une considération intempestive. Je me rabats sur la page des morts, mais s’ils sont nombreux aujourd’hui, les sentences sont rares ; ni proverbe ni apophtegme, ni pensée ni sonnet. Je retiens des cinq brimborions du jour un tercet qui hante depuis plusieurs décennies les avis mortuaires de France, du Canada et de Suisse.

Quand sonne l’heure du dernier rendez-vous
la seule richesse que l’on emporte avec soi,
c’est tout ce que l’on a donné. 

Malgré le ton un peu solennel du premier vers et le contexte qui pèse trop lourd, il m’est difficile de ne pas m’arrêter, sinon m’attacher, au paradoxe qui se déploie dans les deuxième et troisième. Ces avis mortuaires prendraient toutefois une tout autre allure et une tout autre signification s’ils étaient distribués aléatoirement dans chacune des pages de nos journaux. C’est précipiter les choses que de les enfermer dans une double page avant qu’ils le soient derrière les murs d’un cimetière.

Je fais une halte à la bibliothèque à 15 heures, entouré d’une vingtaine d’enfants de moins de dix ans, m’assure dans un air de fête que le texte pour Amnesty tient le coup après la taille de dimanche et qu’il ne m’est pas interdit de le voir bourgeonner. Je ne dépasserai pas le premier paragraphe ; le désarticule, le taille, ajuste les parties, remplace des éléments… avec l’arrière-pensée que ces opérations ne seront pas sans effet, feront bouger les paragraphes suivants et leur assureront chemin faisant l’assise qui leur manquait.

Longue discussion ensuite avec une mère d’une ancienne élève qui m’avait pris à parti, il y a quelques années, parce que je ne donnais pas à sa fille et ses camarades assez d’exercices, de listes de verbes et de mots à recopier. Enseignante elle aussi, elle me confie qu’elle a décidé d’y renoncer cette année, convaincue que ces listes à recopier et à mémoriser étaient inutiles à ceux qui pouvaient s’en passer et menaient à l’impasse ceux qui auraient pu en profiter. Sans rancune, il n’y a pas d’heure pour changer.

Je reviens à la page des morts en attendant Arthur à l’arrêt de bus, en me demandant tout à fait sérieusement si les propriétaires de nos quotidiens accepteraient l’éclatement de cette page et la redistribution des avis des familles dans les rubriques économie, société, cuisine, jeux, culture, sports,… comme les annonces publicitaires. J’en doute. Quant aux poèmes, aux sentences mêlées ou aux considérations intempestives que l’on trouvait autrefois (à moins que je ne l’imagine et qu’il n’en a jamais été ainsi) dans les quotidiens, on ne risque pas d’assister à leur retour, cette littérature ne rapporte en effet pas plus que les morts. Mais les morts, il faut bien les mettre quelque part.
Ce soir ce sera lentilles, carottes, courgettes et salade de rampon.

Un drapeau rouge à croix blanche

Cher Pierre,
Un drapeau rouge à croix blanche oublié depuis le premier août dernier montre ses vilains dessous au portail d’une cour pavée, le jour est blanc, les champs aussi ; pas assez cependant pour que les enfants sortent leur bob. Une corneille se jette de la cime du sapin de chez Maurice, fait quelques vrilles avant de se relancer et de retrouver la place qu’elle a abandonnée ; elle laisse au fond de l’oeil des traînées noires. Le jour est gris, mais que d’ingratitude ! il faudrait parler de tant de choses pour être juste : de rien, de tout ce qui se voit, de tout ce qui se cache et qu’on ne voit pas.

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J’ai élagué au réveil le texte pour Amnesty au-delà des limites exigées, dans l’esprit des jardiniers qui taillent les rosiers : ne laisser que deux ou trois yeux ; l’opération me permettra, lorsque la température se sera réchauffée de laisser monter la sève. Sandra et les filles sont descendues après le déjeuner chez Marinette s’occuper de Ziggy et de Sahita, Arthur est dans sa chambre.
La bise se réveille de temps en temps, le froid des jours passés persiste, il a eu raison des conduites de plusieurs fontaines de la Mussilly. Un retraité lutte tout à côté avec ses faibles moyens contre le gel qui s’est attaqué à son bassin, il fait des allers et retours avec un pot d’eau chaude qu’il verse sur la chèvre de partage, ramone la tuyauterie avec un bout de fil de fer, sans grands succès. Même s’il a le temps, il préfère agir, tu vois, me dit-il, c’est mon petit travail du dimanche.

J’ouvre mon cahier de préparation, vérifie les travaux de quelques élèves, entre leurs résultats dans le registre informatisé, trace les grandes lignes de la fin de l’année scolaire. De l’avoir fait m’apaise et l’agitation qui me prend à la veille de chaque rentrée scolaire disparaît d’un coup : il suffit en effet d’aller à l’essentiel pour que celui-ci préside à l’organisation presque naturelle des tâches, repousse ce qui l’embarrasse, libère des tâches inutiles et, in fine, m’invite à regarder par la fenêtre, m’évitant ainsi de me retrouver ce soir avant de me coucher Gros-Jean comme devant : on aura parcouru quatre mille milles et on n’aura rien vu. Il est 13 heures lorsque les cris des filles m’appellent en bas ; elles et Sandra sont de retour, je laisse tourner le requiem de Fauré à la bibliothèque et les rejoins.

Le dimanche n’est pas pour tous un jour de repos : Arthur a étudié ce matin quelques-uns des aspects de l’oxydoréduction et de la photosynthèse avant de préparer des crêpes pour tout le monde ; Louise en croque une au sucre en peaufinant un exposé sur le Sida, Sandra répond à ses questions ; Lili qui travaillait dans sa chambre sur les figures géométriques planes descend à la cuisine et commande une crêpe salée. Ils iront ainsi tous les trois de devoir en devoir et de crêpe en crêpe une bonne partie de l’après-midi.

Il est heureux que les adultes qui n’ont pas encore d’enfants aient oublié les peines dont l’école a été autrefois la responsable, ne se souviennent plus de ce qui se passait le dimanche à la maison. Quant aux parents des gamins qui en ont fini avec leur scolarité, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi beaucoup d’entre eux ne désirent plus en parler.

Le ciel baisse d’un cran au milieu de l’après-midi, le brouillard avec. Celui-ci ne nous laisse sous les yeux que le petit drapeau aux vilains dessous, il a avalé les fumées des cheminées, les bois, le vieux verger, la corneille. Pourtant, s’il continue ainsi, il va certainement laisser la place au soleil et les moineaux organiseront une petite fête dans le jardin. Dimanche-bazar, je vais bien trouver un morceau de pain et un verre d’eau.

Lorsque je me réveille à cinq heures

Cher Pierre,

Lorsque je me réveille à cinq heures, la maison est froide, l’eau ne coule plus aux robinets des éviers, plus de lumière aux alentours, pas même au carrefour du tilleul. Je fais un feu dans le poêle avant que nous quittions, Louise et moi, le Riau ; il est 7 heures 30, le jour se lève, il fait tout rose autour de Brenleire et de Folliéran ; les vitres de la Nissan sont recouvertes de givre mais la bise est tombée. On roule en silence jusqu’à Valeyres où je dépose Louise qui y passera la journée.

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Les rues d’Yverdon sont encore désertes et la bibliothèque n’ouvre qu’à 9 heures 30 ; je fais l’acquisition d’une paire de gants, lis le journal du jour devant un chocolat chaud dans un café qui donne sur la place Pestalozzi, avant de passer une heure et demie au rez de la bibliothèque municipale. J’y fais la connaissance d’un couple de lecteurs de la région qui, après un passage par la librairie de l’Etage, sont venus compléter leurs emplettes de la semaine. Elle est enseignante chez les tout petits, il est garde-forestier. On parle de Sylvain Tesson, de Nicolas Bouvier, de Jacques Lacarrière, de Pascal Quignard, mais aussi de tout et de rien ; ils sourient, les lèvres et les yeux gourmands. On aurait parlé encore, je crois, s’il n’avaient dû reprendre leur voiture parquée en zone bleue et si, surtout, ils n’étaient pressés de goûter à leur butin.

Je reprends le texte mis en route avant de descendre à Colonzelle ; il tourne autour de l’article 24 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Je le retrouve dans un triste état et me demande bien ce que je vais pouvoir en tirer. Sandra m’envoie un message, l’électricité a fait son retour au Riau et le chauffage fonctionne ; cette bonne nouvelle me décide à reprendre mon texte depuis le début et à opérer comme le fait le chasse-neige, qui repousse avec sa lame tout ce qui l’empêche de manœuvrer. Quitte à faire place nette, abandonner ma première intention, et reconstruire l’ensemble de proche en proche, en profitant de l’opération pour éliminer ce qui parasite mon propos, de manière à ramener l’ensemble de 13’000 à 7000 signes.

Le service du prêt ferme ses portes à 11 heures et demie, je monte alors dans une petite salle au deuxième étage, mise à la disposition des lecteurs, dans laquelle je fais la connaissance d’un jeune homme qui s’est éloigné de ses frères et soeurs trop bruyants ; il n’a pas d’avance et prépare des examens d’économie. Une jeune fille, dos à la fenêtre, tourne les pages de la Loi sur le travail, elle quittera l’endroit à 12 heures 30, comme moi.

Je mange au restaurant du Château, traverse au moment du café La pierre sans chagrin d’Henri Bauchau dont j’extrais ceci :  Il est vrai que nous désirons être et pouvons / seulement persister. Le verbe manque / pour être au monde et n’être rien, comme si tout le monde tournait depuis toujours autour de la même question.

A mon retour dans les locaux de l’Ancienne-Poste, trois nouveaux occupent la Salle de lecture silencieuse ouverte au public jusqu’à 17 heures, ils pianotent sur leur ordinateur tandis qu’un accordéon nous envoie d’en-bas la rue les notes  ensoleillées d’une ritournelle lointaine. J’apprends que la bibliothèque d’Yverdon est la première institution de lecture publique de Suisse romande, qu’elle a ouvert ses portes en 1761 au deuxième étage du Château – à l’instigation de la Société économique d’Yverdon qui souhaitait mettre à la disposition de ses membres des livres utiles – avant de déménager dans l’ancien Casino (aujourd’hui Théâtre Benno Besson) puis dans l’ancien Hôtel de police (aujourd’hui Maison d’Ailleurs).

Mon nouveau voisin consulte ses mails et les annonces de location de studios à Yverdon, puis des pages sur les troubles affectifs, la schizophrénie, la logorrhée, l’angoisse… Devant, une jeune femme et son ami s’encouragent comme de vieux compagnons de route, ils s’encouragent, se gourmandent, écartent le téléphone que l’autre consulte trop souvent, avant de se retrouver main dans la main devant les pages d’une agence de voyage qui propose des campings de luxe jouissant d’un accès direct à la mer.

A quinze heures mon voisin s’en va, un peu perdu, le regard triste et doux, il me sourit, je lui souris. La nuit tombe, l’étudiant d’économie allume les deux néons, un seul est en bonne santé, l’autre hoquète. C’est un peu à cause de lui que je range mes affaires ; je profite du temps qui me reste pour rédiger ces notes, avec derrière et devant moi une traversée qui commence à ressembler à un itinéraire ; il va falloir pourtant que je coupe encore, la responsable de la revue n’est pas prête à accueillir 1000 signes supplémentaires. Dedans quatre inconnus, les étranglements du néon, le bruit des claviers ; dehors l’accordéon qui s’est tu.

   Tierce

Si tu ne crois pas en la parole du monde
Qui te croira ?

Si tu n’aimes pas la matière
Qui t’aimera ?

Et si tu n’entends pas son rire
Qui te brisera ?

   Henri Bauchau

Le fait de ne plus écrire

Le fait de ne plus écrire, ou si peu, avait définitivement éloigné celles et ceux qui l’admiraient et qui ne pouvaient plus désormais se féliciter de ses succès. Elle ne vit dès alors plus que quelques-uns de ses amis, jeunes et moins jeunes, qui attendaient d’elle en montant à Pra Massin, comme moi peut-être, qu’elle leur parle de ce qui la tenait à l’abri des séductions, du désoeuvrement et de l’effroi, mais sur quoi elle demeurerait muette jusqu’à la fin.

Être au mieux, avait-elle écrit un jour sur l’un des billets qu’elle empilait sur le buffet de la cuisine, un point aveugle éclairant de proche en proche jusqu’au plus lointain ce que longtemps on a cru comprendre, forcé que nous sommes de le remettre un beau matin à l’endroit et de lui offrir le corps et les compagnons qui lui manquent.

Version 2

Alors que je marchais sur le chemin qui longe le Lez

Cher Pierre,
Alors que je marchais sur le chemin qui longe le Lez, un cheval blanc a tourné la tête ; je l’ai regardé comme si je le voyais pour la première fois, la nuit tombait, il m’a regardé comme s’il me regardait depuis toujours. Nous n’avions rien à nous dire, il n’a pas bougé, je me suis attardé ; il m’a semblé que s’il restait immobile c’était parce qu’il avait à faire lui aussi, entrer dans la nuit, seul, comme j’aurai à le faire bientôt moi aussi. Il ne me retenait pas, bientôt a regardé ailleurs comme pour me signifier qu’il était temps que je continue.

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J’ai pourtant voulu retenir cette image avant qu’il ne s’en aille, en saisissant l’ombre qu’il projetait, et un peu de cette lumière qui nous a réunis, cette manière qu’ont les vivants de prendre congé avant de s’enfoncer dans la nuit, les yeux grands ouverts ; mais là où j’avais besoin d’un langage, lui s’y glissait sans à-coup. Notre rencontre aurait pu s’éterniser, mais à quoi bon ; je l’ai regardé encore comme si je le voyais pour la dernière fois, puis j’ai tourné les talons et continué dans l’obscurité jusqu’à la maison.

La montagne de la Lance

Cher Pierre,

La montagne de la Lance a fait le gros dos toute la nuit et le thermomètre est descendu sous le zéro lorsque le jour puis le soleil se lèvent. J’ai déposé la Nissan au garage de l’avenue du Pont des Fontaines, le pneu arrière gauche fuit.

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Le mistral fait tournoyer les dernières feuilles sur la place du Cardinal Maury ; malgré les deux hauts pins, le soleil claire la façade du Rex et du Lux ; il y a plus de monde au Central que devant les étals des marchands, bonnets rouges et bonnets bleus ; la patronne se frotte les mains, gants de laine sur le radiateur, un thé fera l’affaire, il est 10 heures, le ciel est bleu. Les trois retraitées de la table du fond ne se sont pas vues depuis Noël : Annie a passé une semaine sous le brouillard, à Annemasse chez son fils et ses petits-fils ; Rose s’inquiète de la solidité des parasols du vendeur d’olives qui battent de l’aile ; Brigitte se plaint d’une araignée qui squatte depuis quelque temps son cerveau, une sale bête qu’elle tente de noyer dans un petit blanc. Les plus courageux, jeunes et vieux, retiennent leur souffle lorsqu’ils débouchent de la Rue Louis Pasteur, je redescends sur le Ring en m’engouffrant dans la traverse de la Bascule, à l’abri, avec un gâteau des rois sous le manteau. Quitte Valréas, comme un voleur.

Les « inventeurs » de la grotte Chauvet

Les « inventeurs » de la grotte Chauvet, c’est-à-dire la triplette qui a découvert dans la commune de Vallon Pont d’Arc les inestimables peintures et gravures pariétales datant de plus de 30 000 ans, fait à nouveau parler d’elle dans le Provençal du jour.

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Si j’ai bien suivi l’affaire, Jean-Marie Chauvet, Éliette Brunel et Christian Hillaire rêvent depuis plusieurs années déjà que les droits d’auteur sur ces œuvres qu’ils ont découvertes en 1994 leur soient octroyés, arguant qu’il s’agit d’oeuvres posthumes inédites, c’est-à-dire d’oeuvres non publiées avant eux. Ils exigent qu’on leur accorde le droit d’exploitation de ce trésor pendant vingt-cinq ans, par le fait même qu’ils en ont été les premiers publicateurs.
Les juges ont estimé que les traces d’activités humaines retrouvées – mouchages de torches et silex – datant de la période qui sépare l’exécution des oeuvres il y a 30 000 ans et l’obstruction de la grotte il y a un peu plus de 21 000 ans, sont la preuve que les réalisations de ces artistes aurignaciens – félins mammouths, rhinocéros, chevaux, bisons, bouquetins, ours, rennes, aurochs –  ont été vues, avant 1994, par un public nombreux déjà. Jean-Marie Chauvet, Éliette Brunel et Christian Hillaire ne sont donc que des tard venus.

Marie-Salomé et Marie-Jacobé

Marie-Salomé et Marie-Jacobé, accompagnées de Marie-Madeleine, Marthe, Lazare et Maximin, montent le 14 février 45 sur une barque sans voile ni rame, dit-on ; poussées par le vent elles semblent promises à la mort, mais les deux Marie débarquent vivantes à l’ouest des bouches du Rhône. En hiver 860, les Vikings pillent la Camargue avant de remonter en direction du nord ; Girart de Roussillon les stoppent près de Valence.

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En septembre 869, on raconte que les Sarrasins ont fait prisonnier l’évêque d’Arles ; les Arlésiens récupèrent son cadavre au moment de la remise de rançon qui se tient sur la plage des Saintes-Maries-de-la-Mer. En 1448, on consacre les reliques de Marie-Salomé et de Marie-Jacobé. En mai 1838, on signale pour la première fois des Gitans ; ils viennent honorer sainte Sara. Le 23 mai 1840, lors d’une fête patronale, un plancher s’écrase à Saint-Gilles, tout le monde est sain et sauf.

Le 15 octobre 1852, le char de Joseph Goye se renverse, celui-ci en sort indemne. Le 1 juillet 1857, Jean-Baptiste Vidal bûcheronne dans les bois de Beaucaire, un peuplier l’écrase, il survit. Le 25 mai 1860, la toute jeune Marié Barjavel guérit alors que les médecins ont jeté l’éponge.

Le 17 mars 1862, Anne Dicierre est délivrée d’un mauvais accouchement. Le 10 juin 1865, le mulet de l’arlésien Jacques Lombard envoie un sabot sur la face de son fils Charles, on le croit mort. Le 4 octobre 1867, Marie Trophinette est condamnée par les médecins ; elle se remet pourtant discrètement de sa maladie mortelle. Le 10 août 1876, Anselme Forretier, qui a perdu l’usage de ses deux jambes, peint son premier ex-voto. Début juin 1888, Van Gogh rejoint les Saintes-Maries-de-la-Mer pour quelques jours, il y peint des barques et le bourg fortifié.

Août 1892, une ligne de chemin de fer est inaugurée entre Arles et les Saintes, elle est mise hors service le 1 octobre 1953. En 1899, le Marquis de Baroncelli quitte Aix pour les Saintes-Maries ; en 1905, il rencontre Buffalo Bill. Le 22 janvier 1916, Marcel Cerdan naît à Sidi-Bel-Abbès, de père algérien et de mère gitane ; celle-ci meurt en 1935. Le 19 décembre 1960, Éric Staübli échappe à la mort ; sa 2CV est en miettes.

En mai 1975, Bob Dylan fait la connaissance de sainte Sara. Le 12 septembre 1992, un gros coup de vent met en péril le Confetti de Madame Chatelet de Rennes ; dans sa coque de noix dorment deux petits enfants inconscients du danger, ils sont finalement sauvés. Le 2 janvier 1994, deux ressortissants des Yvelines – handicapés et photographes amateurs – se retrouvent le soir venu prisonniers du parc ornithologique des Saintes-Maries-de-la-Mer ; le préposé à la caisse les retrouve entourés de ragondins au petit matin, sur leur fauteuil, frigorifiés mais vivants.

Voeux

Une fois par jour au moins à la hauteur de ce qu’on a sous les yeux, ni trop haut ni trop bas, ni trop loin ni trop près, assis, debout, couché, sans trop anticiper ni trop se souvenir. En sursis avec trois fois rien.

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La lumière d’hiver

La lumière d’hiver, qui a décapé les verts gras de la belle saison, fait voir en décembre des couleurs usées et douces – mauve, lavande, rose, saumon – sorties tout droit de vieilles boîtes de pastels secs.
Bonheur d’aller à pied le long du Lez qui se faufile derrière les herbes sèches entre Grignan et Colonzelle, le long du canal du Moulin de Grillon. On entend leurs eaux gaies derrière le réseau serré des ronces, piquées du rouge de l’églantier et que dépassent les têtes oubliées d’un champ de tournesols. Plus loin des murettes crépusculaires, des ruines orphelines au crépi couleur de paille. Plus loin encore la tour de Chamaret, et roulant sur l’horizon une coulée d’or.

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Les innombrables pierres

Les innombrables pierres qu’elle a lancées tout au long de sa vie et qui ont ricoché dans le ciel ne lui ont pas permis d’infléchir la partie. Quelques-unes ont cependant eu la vertu, en remuant les fonds, de faire monter à la surface les impressions confuses dont elle avait été le théâtre. Dix, quinze pages, voilà toute sa vie.

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Nicolas Bouvier | Henri Michaux

A Irène Lichtenstein-Fall qui l’interrogeait dans Routes et déroutes sur la formation de son identité, prise entre carcan moral et étudiantes aux chevelures flamboyantes, Nicolas Bouvier donna une réponse maintes fois citée, dans laquelle il convoque Henri Michaux et que je ne puis m’empêcher de transcrire ici, une fois encore.

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C’est pourquoi tous ces problèmes d’identité, qu’on chérit et qu’on évoque si souvent maintenant, me paraissent une véritable tarte à la crème. Parce que de deux choses l’une : ou bien on a une identité authentique, auquel cas on ne peut la perdre, ou bien on n’en a pas et ce n’est pas la peine d’utiliser son énergie à défendre ce qu’on n’a jamais eu. Le seul problème réel c’est le problème de l’identité personnelle. C’est-à-dire qu’il y a des jours où on existe et des jours où on n’existe pas. Moi, il y a des jours où je ne fais que pomper de l’air et rendre de l’oxyde de carbone. Où je n’existe absolument pas. Et il y a des jours où j’ai de brefs moments de présence aux choses, où la vie m’amuse. Michaux a très bien exprimé ceci dans « Ecuador »  : « dix, quinze minutes, voilà ma vie. »

La citation de Bouvier est en réalité approximative. Michaux écrit ceci :

(Dimanche 11 mars)
Voulez-vous que je vous dise ? Je suis une bonne pompe. Les impressions les plus fortes, les plus vitales ne tiennent pas longtemps. Je les refoule au profit des suivantes et les oublie, et il est ainsi des autres dans la suite, et puis encore de celles-ci pareillement. On dit que je compte déjà un certain nombre d’années. Je n’ai jamais eu dans ma vie plus de quinze jours. D’une seconde à quinze jours, voilà toute ma vie.

Les deux poètes ont donc calculé et tout paraît les rapprocher ; leurs résultats sont en effet comparables : dix, quinze minutes chez Bouvier. D’une seconde à quinze jours chez Michaux. Mais en considérant de plus près les incertitudes qu’ils attribuent chacun aux mesures de ce que la pompe leur a laissé, on prend la dimension de ce qui les sépare : les incertitudes que propose le premier font rêver, celles que propose le second donnent le vertige. Je le dis tout haut, il y a de l’apollinien chez Bouvier, du dionysiaque chez Michaux.

Chacun prend ses quartiers là où il naît

Chacun prend ses quartiers là où il naît, puis emporte âmes et bagages, va et vient, s’incruste, change de domicile, s’associe, fonde, divorce, construit, avant de prendre congé sans laisser d’adresse. Il n’est pas interdit de penser que, dans cette réplique de la première heure, il lui soit permis de donner sens aux naissances, à leur violence et à leur beauté, au silence des germinations et à la mécanique des saisons. Tout le monde n’a pas cette faveur.

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Plutôt que de se rendre sans tarder vers le jour, avec l’ombre silencieuse d’Eurydice qui le suit, Orphée doute et se condamne à la nuit.

Alors que nous longions la lisière du bois Vuacoz et qu’elle évoquait son déclin, la vieille m’avait confié qu’il était pour elle désormais sans importance d’écrire, qu’un regard rétrospectif sur sa vie à Pra Massin, comme certains le lui avaient demandé, l’empêcherait au dernier jour, à la dernière heure de mourir. Aujourd’hui, je ne suis plus pressée.