...ces choses-là sont mises.
(Le Misanthrope, scène 2, acte I)
Et c'est à ce moment tout aussi précis qu'un énergumène en trottinette électrique arrive derrière moi. Visiblement, il a quelque chose de très urgent sur le feu, sûrement un soufflé aux écrevisses. Ou alors le dernier épisode de Good Doctor à voir en replay. Ou une lettre à son percepteur. Bref, un type très pressé.
Moi, non. Je ne le suis pas. Je marche tranquille, forte de mon statut de piétonne allègre à l'avenant, alors qu'il usurpe effrontément le trottoir avec son engin motorisé et sa mine que je devine renfrognée. Pas content, il grommelle, j'entends bien ses borborygmes. Pour qu'il puisse passer, il faudrait que je consentisse à m'effacer devant icelui. Mais voilà, quelque chose me dit qu'il peut bien attendre vingt secondes.
Et là, monsieur le président, contre toute attente, cet olibrius, ce sapajou, ce bachi-bouzouk de crème d'emplâtre, comment vous dire ? s'autorise soudain à prononcer une phrase, mais une phrase... dont le raffinement n'a d'égale que la délicatesse :
« Bon, tu le bouges, ton cul, sale rousse ? »
Ah ! Jugez de l'effet de tels mots sur le néo-cortex de votre Célestine, déjà légèrement titillé par sa simple présence sur mes talons : interloquée, puis dubitative, je ne puis me résoudre à penser, en premier lieu, que cette immonde semonce s'adresse à moi. Pourtant, il me faut rendre à l'évidence. Ce cercopithèque bas-du-front et pue-la-sueur vient de m'éructer une injonction aussi déplacée que vulgaire, dans une synthèse parfaite de tout ce qui se fait de plus vil en matière d'insulte sexiste : évocation salace d'une partie callipyge, sacrée et intime de mon individu, remarque discriminatoire sur ma couleur de cheveux, faisant trembler la galerie de mes ancêtres celtes, et enfin allusion infamante et fallacieuse à mon hygiène corporelle qui, dois-je le préciser, est pourtant parfaite elle aussi.
Touchée en plein coeur dans ma dignité, je m'applique à marcher encore plus lentement, en pesant bien mes pas, sentant son haleine fétide exhaler son exaspération à grands coups de soupirs hargneux. Il finit pas se faufiler entre le mur et moi, manquant de me renverser au passage et me glissant dans un chuintement furtif, sans doute, dans sa logique, pour me porter une sorte d'estocade, un gargouillement glaireux dans lequel je crois reconnaître le mot :
« Connasse ».

Hésitant à me sentir courroucée, furibonde, anéantie par une telle médiocrité ou simplement subjuguée par tant de poésie élogieuse et de raffinement, je regarde s'éloigner ce Rimbaud de caniveau, ce Victor Hugo d'eau de vaisselle sur son destrier électrique acheté probablement sur un site marchand esclavagiste. Cet impertinent eût mérité une bonne correction, et même un soufflet, et pas aux écrevisses celui-là.
Mais il a fui sans vergogne, profitant de sa supériorité mécanique, ne me laissant même pas le loisir de lui répondre. Ma grand mère italienne m'a bien soufflé du haut de son nuage qu'elle ne se serait pas gênée pour lui lancer un « vaffanculo » en uppercut. Mais j'ai l'esprit d'escalier que voulez-vous...Et puis, surenchérir, eût-ce été la solution ?
La bave d'un minable crapaud même en trottinette n'atteint pas la rousse colombe.
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