samedi 1 décembre 2018

Ah ! qu'en termes galants ...



...ces choses-là sont mises.

(Le Misanthrope, scène 2, acte I)








 Nice. Rue Pastorelli.  J'avance de mon pas primesautier, dix centimètres au-dessus du sol comme à l'accoutumée. Portée par les effluves subtils d'une douce après-midi de semaine et du vent de la mer, pleine d'une joie contemplative à peine troublée par quelques embarras urbains et automobiles de bon aloi. Ou que je juge tels, dans ma grande mansuétude. Le trottoir est large, mais éventré et encombré de tuyaux de gaz à cet endroit précis. 

Et c'est à ce moment tout aussi précis qu'un énergumène en trottinette électrique arrive derrière moi. Visiblement, il a quelque chose de très urgent sur le feu, sûrement un soufflé aux écrevisses. Ou alors le dernier épisode de Good Doctor à voir en replay. Ou une lettre à son percepteur. Bref, un type très pressé.


Moi, non. Je ne le suis pas. Je marche tranquille, forte de mon statut de piétonne allègre à l'avenant, alors qu'il usurpe effrontément le trottoir avec son engin motorisé et sa mine que je devine renfrognée. Pas content, il grommelle, j'entends bien ses borborygmes. Pour qu'il puisse passer, il faudrait que je consentisse à m'effacer devant icelui. Mais voilà, quelque chose me dit qu'il peut bien attendre vingt secondes.

Et là, monsieur le président, contre toute attente, cet olibrius, ce sapajou, ce bachi-bouzouk de crème d'emplâtre, comment vous dire ?  s'autorise soudain à prononcer une phrase, mais une phrase... dont le raffinement n'a d'égale que la délicatesse : 
« Bon, tu le bouges, ton cul, sale rousse ? » 

Ah !  Jugez de l'effet de tels mots sur le néo-cortex de votre Célestine, déjà légèrement titillé par sa simple présence sur mes talons :  interloquée, puis dubitative, je ne puis me résoudre à penser, en premier lieu, que cette immonde semonce s'adresse à moi. Pourtant, il me faut rendre à l'évidence. Ce cercopithèque bas-du-front et pue-la-sueur vient de m'éructer une injonction aussi déplacée que vulgaire, dans une synthèse parfaite de tout ce qui se fait de plus vil en matière d'insulte sexiste : évocation salace d'une partie callipyge, sacrée et intime de mon individu, remarque discriminatoire sur ma couleur de cheveux, faisant trembler la galerie de mes ancêtres celtes,  et enfin allusion infamante et fallacieuse à mon hygiène corporelle qui, dois-je le préciser, est pourtant parfaite elle aussi. 

Touchée en plein coeur dans ma dignité, je m'applique à marcher encore plus lentement, en pesant bien mes pas, sentant son haleine fétide exhaler son exaspération à grands coups de soupirs hargneux. Il finit pas se faufiler entre le mur et moi, manquant de me renverser au passage et me glissant dans un chuintement furtif, sans doute, dans sa logique, pour me porter une sorte d'estocade, un gargouillement glaireux dans lequel je crois reconnaître le mot :
« Connasse ». 

Hésitant à me sentir
courroucée, furibonde, anéantie par une telle médiocrité ou simplement subjuguée par tant de poésie élogieuse et de raffinement, je regarde s'éloigner ce Rimbaud de caniveau, ce Victor Hugo d'eau de vaisselle sur son destrier électrique acheté probablement sur un site marchand esclavagiste. Cet impertinent eût mérité une bonne correction, et même un soufflet, et pas aux écrevisses celui-là. 
Mais il a fui sans vergogne, profitant de sa supériorité mécanique, ne me laissant même pas le loisir de lui répondre. Ma grand mère italienne m'a bien soufflé du haut de son nuage qu'elle ne se serait pas gênée pour lui lancer un « vaffanculo » en uppercut. Mais j'ai l'esprit d'escalier que voulez-vous...Et puis, surenchérir, eût-ce été la solution ? 
La bave d'un minable crapaud même en trottinette n'atteint pas la rousse colombe.



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mercredi 28 novembre 2018

Trois bons petits diables


Photo du net





Trois adorables petits diablotins. 
Ils bougent dans tous les sens, expriment leur vitalité par de grands cris perçants de souris en train de se faire poursuivre par un chat. Batailles de jambes et de bras, hurlements, mouvements désordonnés, et du bruit, beaucoup de bruit.
Un petit supplice attendrissant certes, mais pénible pour mes oreilles délicates...et pourtant, le métier d'instit, et la fréquentation des préaux par temps de pluie,  m'ont donné une certaine endurance aux décibels. 
Une jolie fratrie de garçons très « vivants », écarts d'âge dans un mouchoir de poche, qui investissent tous les interstices de l'espace sonore, et dont la mère me confie que parfois le soir, elle est morte de fatigue et ne sait plus comment gérer ce trop-plein d'énergie.

C'est une erreur commune, dans notre monde agité, que de confondre énergie et hyperactivité.
L'énergie est une puissance concentrée au creux du ventre. Elle se cultive justement en dehors des mouvements désordonnés du corps, par la respiration, la méditation et la connexion profonde aux énergies cosmiques et telluriques. Tous les yogis, tous les aïkidokas, judokas et autres pratiquants d'arts martiaux le savent. Tous les élèves japonais ou chinois le vivent au quotidien.
D'où vient que, de nos jours, on assimile énergie et agitation ? Le mot clé de cette étrange croyance éducative s'appelle « le défoulement ». On pense qu'un enfant qui se dépense physiquement sera plus calme. On bourre leurs emplois du temps de ministres d'activités censées laisser s'exprimer leur énergie. En réalité, il n'en est rien. Au lieu de la convoquer, ils la dilapident comme des graines semées dans l'eau. 
Essayez de faire se concentrer des enfants sur un problème de mathématiques, au retour d'une récréation, par exemple. Et vous, essayez de dormir le soir, juste après une séance d'aérobic ou une partie de tennis. Ou de vous concentrer sur une partie d'échecs. 
 Comme je l'ai toujours fait, j'ai pris ma guitare, et les trois petits diablotins ont stoppé leurs batailles pour écouter la musique, en calmant peu à peu leurs petits corps tendus comme des élastiques. Le silence a pris une qualité extraordinaire, avec les notes glissant doucement sur le crépitement du feu, les respirations se mettant progressivement en résonance jusqu'à l'unisson. Le courant vital s'est remis à circuler.
« J'aurais adoré être un de tes élèves » m'a dit un ami quand je lui ai raconté l'anecdote. Vous savez quoi ? Ça m'a touchée, et sans fausse modestie, je pense que moi aussi, j'aurais adoré être une de mes élèves.

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vendredi 23 novembre 2018

Jasons sur les jargonautes







« La parole du sage s'écoule dans la clarté. Mais de tout temps les hommes ont préféré boire l'eau qui jaillit des grottes les plus obscures. »

Amin Maalouf, Le Rocher de Tanios












Le jargonaute n'aime pas parler simplement. Il n'appelle pas un chat un chat. Il aime aguiller les vocables de bric et de broc pour se cadonner de l’importance. Sa boboïsation aggravée n’a pas de limite. Il lui faut sans cesse en rajouter dans le nébuleux. Ça doit lui stimuler la ghréline que de se rouler dans un patagon frénétique, un galimatias abscons que seuls ses congénères saisissent. Ils se boujoutent alors entre-soi dans leur clubbing, à grands coups de biérologie, couponing ou mixologie. L’essentiel est que personne n’entrave que pouic.
Question nourriture, le jargonaute fait dans le flexitarisme, avec une prédilection pour les suraliments nippons bon teint : gyoza, teppanyaki, graines de chia, ça t’a une de ces gueules,  dans une cure de détox en cotravail avec son diététicien ! 
C’est la démocrature du sabir fumeux, le credo du startuper de génie : lui seul sait qu’un phagosome est un organite formé dans une cellule phagocytaire à la suite de la phagocytose, et non une invagination de la membrane plasmique pour englober un corps étranger suivie de la fusion de cette membrane pour former une vacuole dans le cytosol. Quand il arrive à placer ça dans un brainstorming, au sein de sa blockchain, il est au bord du GASP.
 Il prend sa vapoteuse et part faire un peu de e-sport sans crainte d’être écotoxique. Qu’il vente ou qu’il gouttine, il s’en moque : il like en replay les meilleures mapping-vidéos du web, transposant malgré lui les mégadonnées en qubits quantiques. Il fréquente une geekette un peu grigneuse qui est condamnée à tenir un vlog pour avoir loupé son actorat. Ils se doucinent gentiment et se font péter la miaille  tout en parlant du Brexit ou de l’alphabet ougaritique.
Bref, la vie des jargonautes est un jonglage permanent de concepts éclaboussants de pédanterie aussi passionnants qu’un précis de légistique en open access. Un vrai bonheur lexicosémantique.
Si vous les rencontrez, traînant, lui en gougounes, elle en burkini,  avec des airs de facancier, fuyez bien vite vous convertir à l’écoforesterie. Car à les écouter, vous auriez soudain un besoin irréfragable d’oxygène et de simplicité !




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Tous les mots « bizarres » en italique dans ce texte vont faire leur entrée officielle dans le Petit Larousse 2019.